Sélectionner une page

Chapitre 7

DATE: 2 Mai 2020  |  AUTEURE: Elina Connor  |  34 vues

Angleterre, Nord de Londres

L’envie de se défouler est beaucoup trop présente dans le cœur du cadet qui s’éloigne de la forêt. La rage est dominante et ses trois partenaires savent à quel point Nikolaj peut devenir impulsif quand il s’y met. À cet instant, il en veut à son père d’être mort et d’avoir confié les commandes à Elijah. Il est en colère contre son frère d’imposer de tels changements à la horde alors que tout fonctionnait parfaitement avant qu’il revienne. Enfin, il déteste sa mère et son regard toujours rempli de fierté dès que cela concerne Elijah, comme s’il faisait exactement ce qu’elle attendait de lui. D’ailleurs, cela ne l’étonnerait pas que cette idée de trêve vienne d’Ella.

Après avoir longuement marché sans que personne ne soit parvenu à calmer Nikolaj, le petit groupe finit par atteindre les abords de la forêt et s’arrête. La ville de Londres les appelle droit devant. Le jeune prince fait un pas en avant, très vite interpellé par Garreth qui attrape son bras pour le stopper.

— Nik, sois raisonnable, tu sais bien qu’on doit rester dans la forêt les nuits de pleine lune. Même Lucian nous l’imposait.

Nikolaj lève les yeux au ciel pour observer les rayons de la lune qui tentent de se frayer un chemin à travers les nuages. Une raison de plus qui le pousse à détester les prêtresses pour cette malédiction lancée à son espèce. Tous les mois, à la même période, les skinwalkers ne pensent plus par eux-mêmes. Ils deviennent lunatiques, impulsifs, habités par des besoins primitifs qu’ils doivent assouvir au risque de se sentir torturés jusqu’au lever du soleil. L’animal en eux doit s’exprimer et il est très difficile de lui résister. Cependant, une barrière magique installée autour de la forêt les protège de ce fléau et les empêche de céder à leurs instincts. Depuis plusieurs siècles, chaque fois que la lune atteint son cycle, ils s’y réfugient afin de pouvoir se contrôler et ne pas être esclaves de leur malédiction.

— Je ne vous demande pas de m’accompagner, répond Nikolaj en se dégageant d’un mouvement sec.

Ses trois amis l’observent s’éloigner. Bastian réagit en premier, lâche un long soupir et commence à le rattraper, les mains dans les poches.

— Je l’ai toujours dit, notre prince adore nous causer des ennuis.

Il ne se plaint pas lorsqu’il prononce ces mots, mais semble au contraire curieux de voir jusqu’où le mènera le fait de suivre Nikolaj dans ses folies. Nyméria avance, mais elle est interpellée par Garreth à son tour.

— Vous risquez tous le bannissement.

— Tu me connais, j’aime le danger. Tu n’as qu’à rester là et monter la garde, dit-elle avec dérision.

Il n’y a pas d’intérêt à surveiller les alentours, aucune espèce un tant soit peu raisonnable ne viendrait mettre les pieds dans cette forêt, encore moins lors d’une nuit de pleine lune. Il est presque ironique de voir le plus costaud d’entre eux s’avérer être le plus prudent. Garreth est tellement épais qu’on pourrait se demander s’il n’a pas une malformation. Il ne semble pas se plaindre de son physique, mais il se tient toujours courbé dans l’espoir de réduire un peu sa taille ou ses formes, ce qui ne le rend que plus étrange. Il se tourne vers la forêt, ses yeux marron fixent les arbres comme s’il attendait un signe sur ce qu’il doit faire. En voyant ses amis s’éloigner, sa lèvre supérieure se soulève dans une sorte de tic d’agacement, tandis qu’il décide de les rejoindre.

— Qu’est-ce que tu as l’intention de faire ? demande Bastian au prince qui semble avancer avec un but précis.

— Trouver des daevas à mettre en pièces. On va à la frontière.

L’objectif de Nikolaj est simple, il souhaite attirer un daeva du Sud sur le territoire Nord. Il compte profiter du fait que la trêve n’ait pas encore été signée pour faire le plus de dégâts possible. Si les deux camps ne se sentent pas en sécurité, personne n’acceptera cet accord et Nikolaj aura gagné du temps pour contrer les désirs de paix dont Elijah se berce naïvement.

Une fois arrivé à la frontière entre les quartiers de Newham et Greenwich, le groupe d’amis trouve rapidement ce qu’il cherche. Les daevas pullulent comme la peste dans le Sud de Londres, mais au moins ils n’empiètent pas sur leur territoire. Il leur est facile de les distinguer des autres êtres vivants. Une aura noire, que les skinwalkers sont les seuls à percevoir, se dégage de ces êtres et semble les envelopper, telle une ombre venue se coller à eux.

— Hey, vous trois ! Ça vous tente une fête avec un tas de gonzesses en chaleur ? C’est juste à côté et elles réclament des mecs qui savent s’y prendre pour les satisfaire. Je suppose que vous pourriez convenir.

N’allez pas demander à Nikolaj de complimenter des daevas, il déteste déjà suffisamment le fait de devoir communiquer avec eux en utilisant des mots. Nyméria lève les yeux au ciel face aux propos machistes du blond. Après vingt-trois années d’éducation avec un père comme Lucian Keegan, personne ne s’imagine le voir changer un jour.

Les daevas ont l’air intéressés par la proposition du prince, mais ils semblent indécis.

— Je sais qu’une trêve est sur le point d’être signée… mais ce serait mieux d’attendre que l’accord soit passé avant de nous mélanger.

Entendre le daeva aborder ce sujet l’agace au plus haut point. Comment se fait-il que tout le monde soit déjà au courant ? Nikolaj déteste être mis de côté dans les plans d’Elijah et compte bien le lui faire regretter.

— L’Aleph est mon frère, croyez-moi il serait malvenu de ma part de compromettre cette trêve. Mais si vous préférez attendre que l’accord soit signé, c’est vous qui voyez. On profitera de la soirée sans vous.

Il poursuit son chemin sur cette proposition alléchante, suivi par ses trois fidèles camarades.

— Tchao les gars, à une prochaine ! lâche Bastian qui est le dernier à les rejoindre.

Les trois daevas se regardent et hésitent… puis finissent par céder.

— Attendez ! On vient !

Ils ne le voient pas, mais Nikolaj affiche un sourire malsain. Ils marchent ensemble dans les ruelles du nord de Londres, donnant l’impression d’un groupe d’amis soudés, surtout avec Bastian qui a une certaine aisance à s’esclaffer avec n’importe qui. Mais les daevas cessent d’avancer au moment où les skinwalkers s’aventurent dans un parc vide.

— Elle est encore loin cette fête ?

— Non, on vient juste d’arriver, répond Nikolaj qui s’arrête à son tour.

Il se tourne vers les trois daevas qui observent ses yeux devenus blancs, parsemés de filaments rouges. Seuls ceux pouvant obtenir le statut d’Aleph possèdent cette particularité. Les trois autres camarades de Nikolaj ont simplement les yeux blancs, signe qu’ils sont Eder. Dans le langage animal, cela signifie qu’ils appartiennent à une horde. Voyant la menace approcher, les daevas reculent d’un pas, méfiants.

— Écoutez, on ne veut pas de problèmes avec les skinwalkers. Laissez-nous juste repartir.

— N’essayez pas d’implorer sa pitié, notre prince n’est pas d’humeur à être clément aujourd’hui, lâche Bastian d’un ton amusé.

— Parce qu’il l’a déjà été un jour ? réplique Garreth avec un air bien plus glacial.

Garreth leur en veut pour ce qu’ils sont en train de faire et s’il ne tenait pas autant à eux, il serait retourné dans la forêt pour ne pas être mêlé à cette histoire.

— Arrêtez de causer avec ces vermines. Massacrez-les.

L’ordre est simple, clair, et comme toujours les trois camarades respecteront la demande de Nikolaj.

Le combat est inégal. Si les skinwalkers ont une force plus ou moins équivalente à celle des daevas, ils restent plus nombreux et un prince est naturellement doté de plus de puissance que les autres. En dehors de Nikolaj, ses trois alliés ont laissé place à leur instinct animal. Nyméria a pris la forme d’un coyote au pelage gris sur le dos et blanc sur le ventre. Elle assaille son adversaire avec ses griffes et sa mâchoire, n’accordant aucun instant de répit à ce dernier qui essaie tant bien que mal de la repousser. Elle est aidée par Garreth, transformé en un majestueux corbeau noir qui s’attaque aux yeux du daeva afin de l’aveugler. De son côté, Bastian se charge du deuxième daeva. Il s’est changé en loup au pelage roux et brun et se démène lui aussi contre son ennemi dans l’unique but de tuer. Quant à Nikolaj, il est le plus bestial d’entre tous bien qu’il soit toujours sous sa forme humaine. Il s’est élancé sur le dernier daeva afin de le renverser au sol. Les deux roulent sur l’herbe et cherchent à obtenir le dessus sur l’autre, mais c’est Nikolaj qui l’emporte. Il place toute sa force animale dans son poing qu’il abat contre le visage de son ennemi jusqu’à finir par le défigurer.

— Assez !

La voix de l’Aleph résonne dans tout le parc, autoritaire et puissante. Les yeux d’Elijah arborent une teinte rouge liée à son nouveau statut et imposent le respect. À ses côtés, Kenneth Wood se tient debout et ses iris étincèlent d’une lueur dorée, la couleur des Veïth. Tous s’arrêtent en pleine bataille et les partenaires de Nikolaj baissent la tête en signe d’allégeance. Non désireux de lui obéir, les ongles du prince se transforment en griffes, prêtes à décapiter le daeva inconscient.

Elijah fait preuve d’une rapidité déconcertante lorsqu’il s’élance sur son frère pour l’éjecter du corps, l’empêchant à temps de commettre l’irréparable.

— Laisse-moi ! peste Nikolaj à l’encontre de l’aîné.

Elijah n’a pas l’intention de rester passif, il sait que le cadet n’est pas réellement maître de lui. Non seulement il s’agit d’une nuit de pleine lune, mais en plus il ne s’est pas transformé. Si l’animal ne s’exprime pas, c’est l’homme qui devient bestial.

— Kenneth, ramène-les dans la forêt.

Le Veïth acquiesce et se change en corbeau pour voler autour des trois Eder, leur donnant quelques coups de bec s’il le faut pour les faire avancer.

— Quant à vous, prenez votre ami et rentrez. Si vous taisez l’histoire, je ne dirais pas que trois daevas se promenaient sur le territoire Nord.

Même si ce sont les skinwalkers qui les ont attaqués, tant que la trêve n’a pas été signée, les daevas restent en tort pour s’être aventurés sur un terrain ennemi.

— Je t’interdis de les laisser partir ! crache Nikolaj d’un ton menaçant.

En guise de réponse, Elijah inflige un coup de poing dans le thorax de Nikolaj, lui coupant net la respiration. Il s’écarte et observe le cadet se plier en deux, essayant de retrouver son souffle. Au moment où ce dernier reprend enfin une longue bouffée d’air, les trois daevas ont disparu du parc.

— T’es-tu calmé, petit frère ? Pouvons-nous avoir une conversation sérieuse pour une fois ?

Nikolaj se redresse et lance un regard rempli de haine à son aîné.

— Ah ! Tu veux parler maintenant ? Ne penses-tu pas qu’il aurait fallu le faire avant de prendre ta décision sur cette stupide trêve ?!

— Tu n’aurais jamais accepté l’idée, dit-il d’un ton toujours serein, ce qui a tendance à énerver d’autant plus le cadet.

— Bien sûr que je n’approuve pas ! Lucian ne l’aurait pas toléré non plus. Tu déshonores sa mémoire et celle de notre oncle en autorisant ces vermines à circuler sur notre territoire !

— Notre père est mort, Nikolaj, ses convictions avec lui. Ce qu’il s’est passé en Norvège est regrettable, mais nous devons en tirer des leçons. C’est la guerre entre espèces qui est responsable de ces massacres et je ferai tout pour ne pas reproduire le même schéma.  Tu n’as que vingt-trois ans, peut-être comprendras-tu lorsque tu auras plus d’expérience. En attendant, c’est moi qui prends les décisions et tu vas devoir te faire à cette idée.

Nikolaj en a assez qu’on lui rabâche constamment l’écart d’âge qu’il y a entre eux. Elijah a deux-cent-vingt-deux ans, bien qu’il n’en paraît que trente physiquement. Les skinwalkers ont la particularité de vieillir lentement une fois leur première transformation aboutie, soit généralement autour de quinze ans. Dès qu’ils atteignent la vingtaine, chaque siècle pour les skinwalkers correspond à dix ans de vie humaine. Nikolaj est peut-être beaucoup plus jeune que son frère, mais l’éducation très stricte qu’il a reçue de Lucian avait justement pour but de ne pas lui faire reproduire les mêmes erreurs qu’Elijah. Les poings de plus en plus serrés, c’en est trop pour le cadet.

— Ta première décision prouve que tu es incapable de faire les bons choix. Je m’occupais de la sécurité de la horde avant ton retour et j’ai l’intention de continuer. Il faut bien que quelqu’un fasse le sale boulot, mais si ça ne te plaît pas, tu n’as qu’à fermer les yeux sur mes agissements pour garder la conscience tranquille.

Nikolaj se tourne, prêt à rattraper ses ennemis malgré les mises en garde d’Elijah. Un grondement bestial retentit dans son dos et le pousse à s’arrêter.

— Tu n’as visiblement pas les idées claires ce soir, petit frère. La lune a une mauvaise influence sur toi.

C’est du moins ce qu’il préfère croire, il est plus facile de reporter la faute de cette dispute sur les effets de la malédiction.

— Retourne dans la forêt Nikolaj, je ne me répéterai pas.

Si le ton est toujours aussi calme, la menace qui réside derrière ces mots montre qu’Elijah ne conservera pas sa patience encore longtemps. Positionné entre son aîné et la route empruntée par les daevas, Nikolaj secoue négativement la tête.

— Non, je ne te suivrai pas.

Un bref silence s’installe entre les deux frères. L’atmosphère devient pesante.

— Remets-tu en question mon autorité ?

— Ça n’aurait jamais dû être toi…

Les yeux de Nikolaj brillent à nouveau de leur couleur animale lorsqu’il les relève vers Elijah.

— Après tout ce que j’ai fait pour Lucian, ça ne devait pas être toi !

Le cadet s’élance sur son frère et laisse son animal totem prendre le dessus en plein vol. Un loup au pelage noir apparaît et se heurte au torse d’un ours blanc imposant dressé sur ses pattes arrière en grognant. Elijah s’est également transformé. Les deux créatures tombent au sol et se relèvent immédiatement, prêtes à repartir à l’attaque. Nikolaj sait ce qu’il en coûte de se rebeller contre son Aleph : soit il l’élimine et devient le nouveau dirigeant, soit il perd et se fait tuer ou bannir de la horde. La mâchoire du loup se referme violemment autour du cou de l’ours. Il s’acharne et agite sa tête sur les côtés pour essayer de lui arracher la peau, mais il finit par lâcher prise lorsque la puissante patte de l’ursidé s’abat contre ses côtes et l’envoie valser. Elijah ne laisse pas le temps à son jeune frère de se relever. Il revient sur lui, le bloque à terre et se sert de ses griffes pour lui déchirer l’estomac. S’il le voulait, l’Aleph pourrait le tuer en lui ouvrant le ventre et s’assurerait de sa mort en lui extirpant les boyaux. Néanmoins, même si les effets de la pleine lune le rendent violent, il finit par s’arrêter lorsque le loup cesse de se débattre sous lui, trop blessé pour pouvoir riposter.

« C’est la dernière fois Nikolaj. » dit Elijah par lien télépathique à son frère.

Le fait d’appartenir à une horde procure de nombreux avantages que les solitaires ne possèdent pas, tels que la possibilité de communiquer sous forme animale. Deux skinwalkers de hordes différentes sont en revanche incapables d’échanger de cette façon, excepté les Alephs qui se comprennent entre eux.

Les os d’Elijah craquent et il reprend son apparence humaine dans un cri de douleur. Les nuits de pleine lune sont toujours les plus éprouvantes. L’aîné se retrouve nu devant le loup blessé, allongé au sol mais encore conscient.

— C’est la dernière fois que tu défies ton Aleph.

Elijah ne veut ni bannir ni tuer son frère. Le fait qu’il n’y ait aucun témoin est une véritable aubaine pour Nikolaj. C’est sans aucun doute la seule chance qu’il lui offrira pour se reprendre en main. Un skinwalker condamné à l’exil ne survit pas bien longtemps.

— Ne m’oblige pas à te détruire, petit frère.

L’Aleph continue de fixer le loup en attente d’un signe de sa part. Ce dernier finit par trouver la force de se relever malgré son état. Si l’envie de reprendre le combat est présente, il sait qu’il ne s’en sortira pas. Il se contente de détourner le regard, vaincu, et se traîne hors du parc en direction de la forêt.

arrow left icon Chapitre 6

Chapitre 8 arrow left icon

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *